Le peintre Maurice
Denis dont nous présentons l’intégralité d’un des douze « albums
Druet » fut aussi un généreux photographe.
C’est vers 1914
que Denis confie à Eugène Druet le soin de tirer en agrandissements,
de manière homogène, quelques centaines de ses négatifs pris
de 1896 à 1914 et d’en constituer la douzaine d’albums que
nous connaissons. Druet qui expose le peintre depuis 1904
dans sa galerie est connu dans l’histoire de la photographie
pour son impressionnante série concernant les sculptures de
Rodin ou la séquence de portraits du danseur Nijinsky exécutant
la danse siamoise dans le jardin de Jacques-Emile Blanche.
Les sujets d’apparence
anodine (territoires familiers, enfants, Marthe (son épouse)
ou quelques proches (le sculpteur Maillol) cachent une démarche
radicale dans l’utilisation de l’appareil. Maurice Denis se
sert des différents Kodak, récemment apparus (à l’instar de
ses amis Bonnard et Vuillard.) et ainsi s’affranchit des contraintes
de la « belle image » dans un temps qui voit triompher l’impasse
du pictorialisme. C’est avec une vingtaine d’années d’avance
sur les avant-gardes de l’entre-deux-guerres qu’il consacre
les cadrages excentrés, les contre-plongées, les jeux sur
la profondeur de champ et toutes les récupérations habiles
des défauts d’une pratique amateur. On peut dès lors évoquer
une approche sauvage de la photographie, un retour à un primitivisme
des origines qui autorise toutes les audaces et supprime les
a priori. S’il est certain que l’on retrouve précisément plusieurs
de ses motifs dans la construction de tableaux ultérieurs,
la suite des épreuves donne l’impression d’un répertoire d’idées,
de formes, d’air du temps, toutes pièces nécessaires à l’inspiration
plutôt qu’à la copie littérale ; et c’est pourquoi on peut
en jouir indépendamment des applications utilitaires en tant
qu’œuvres à part entière.